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Entretien avec Joanna Chardon, Cheffe responsable produit et tarification chez Wakam

Ce mois-ci, on vous présente Joanna Chardon, Cheffe responsable Produit et Tarification chez Wakam, l’ovni du monde de l’assurance en France qui fournit des produits pour des grosses plateformes et insurtech européennes. Parmi ses clients, Wakam compte des noms bien connus dans la tech comme Deliveroo et Uber. En 2021, son chiffre d’affaires a atteint 450 millions d’euros; une croissance surtout poussée par l’international.

Joanna Chardon figure parmi les grands noms de la tarification en France. À la tête des équipes Advanced Pricing Analytics, Pre-sales Pricing , Produits et Underwriters de Wakam, elle nous évoque au travers de cet entretien son parcours d’actuaire.

Bonjour Joanna ! Quel bonheur de pouvoir nous entretenir avec vous aujourd’hui. Vous faites incontestablement partie des grandes figures dans le domaine de la tarification en France. Pourriez-vous vous présenter brièvement pour ceux qui ne vous connaissent pas encore?

Après mes études à l’université de Gdansk en Pologne, j’ai commencé ma vie professionnelle en tant qu’actuaire à la direction technique d’AXA XL (anciennement AXA Corporate Solution). J’étais en charge de l’évaluation des risques spécifiques comme l’amiante, les pollutions ou encore les risques pharmaceutiques. Une expérience très éloignée de la tarification du risque de masse dans laquelle je me suis spécialisée par la suite en participant à la création de l’entité directe d’AXA en Pologne en 2007. Une aventure passionnante qui m’a amenée à poursuivre ma carrière dans une nouvelle entité d’AXA Global Direct. J’y ai occupé plusieurs postes successifs au fur et à mesure de la croissance des équipes globales de pricing. Nous avons constitué des équipes d’excellence dans un contexte international et très entrepreneurial.

En 2018, j’ai rejoint AXA France pour constituer le « Center of Pricing Excellence » et aider les équipes pricing sur place à sophistiquer et industrialiser leurs méthodes de tarification et process existants.

Finalement en juin 2020, j’ai décidé de rejoindre l’insurtech Wakam afin de l’accompagner dans sa croissance et son extension internationales.

 

Pourquoi ce tournant dans votre carrière après autant d’années chez AXA?

Les grandes entreprises sont très formatrices et peuvent offrir l’opportunité de travailler sur des projets de grande ampleur. En effet, j’ai passé près de 20 ans dans cet environnement à enchaîner de nombreux postes sans jamais m’ennuyer. Si vous avez envie d’un poste bien cadré, de vous inscrire dans un ensemble aux process définis, d’acquérir de l’expérience et d’avoir une certaine stabilité, un grand groupe semble répondre parfaitement à ces attentes.

Toutefois, avec l’explosion de l’écosystème des insurtechs, j’ai simplement eu envie d’explorer ces nouvelles approches de distribution dans le monde de l’assurance. L’opportunité qui s’est présentée chez Wakam correspondait parfaitement à cette appétence. Ici, on baigne dans une culture d’insurtech, mais on est également en partenariat avec de nombreuses starts-up dans différents pays européens. C’est un dépaysement garanti. Travailler dans cet environnement demande un engagement plus profond. Il ne faut pas arriver avec trop de certitudes mais plutôt avec une attitude positive de recherche de solutions. Il faut aussi avoir envie de participer pleinement à la croissance et à la réussite de l’entreprise pour s’y épanouir pleinement. Au final, ça demande une attitude très entrepreneuriale afin de percevoir des opportunités là où les autres ne les remarquent pas.

 

Wakam est une insurtech avec des valeurs fortes (la liberté, la curiosité, l’excellence…) Est-ce que sa culture d’entreprise a apporté une nouvelle dynamique à votre manière de travailler ?

Chez Wakam tout va très vite. C’est incroyable les progrès que nous avons réalisés en seulement 2 ans. Tous les « Wakamees » sont libres d’entreprendre et la proactivité consiste à ne pas se contenter des ordres du patron et à suggérer aux clients des actions pour améliorer le produit ou le service.

Dans une telle culture, le rôle des exécutifs porte plutôt sur l’accompagnement que sur le management classique. Accompagner ceux qui « déplacent des montagnes » pour arriver là où ils veulent et pour réaliser leurs idées. C’est une attitude très différente de ce que j’ai pu observer dans les grandes structures.

Chez Wakam, nous cultivons une mentalité d’entrepreneurs qui voient la même réalité que les autres, mais qui parviennent à trouver des moyens de la transformer. Forcément cela créée une toute autre dynamique et demande un esprit d’équipe et une capacité à prendre des risques. Affronter des obstacles c’est aussi notre routine quotidienne.

 

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre poste chez Wakam ?

Dans un environnement aussi varié et dynamique, on apprend à la vitesse grand V. C’est très satisfaisant et stimulant. J’ai une équipe incroyablement passionnée et dévouée, vraiment ! Des gens très motivés et qui progressent très vite. C’est super de les accompagner dans leur progression. Les relations humaines sont très riches chez Wakam.

 

Votre équipe est constituée de profils variés (end-to-end et pre-sales). Comment est-ce que cela impacte votre rôle de Chief Product and Pricing Officer ?

J’ai la responsabilité de plusieurs équipes : Advanced Pricing Analytics, Pre-sales Pricing, Produits et Underwriters. Ce sont des équipes qui grandissent très vite. En l’espace de 2 ans, nous sommes passés d’une toute petite équipe à 25 personnes (et on continue de grandir!). Ensemble avec mes managers nous avons réussi le challenge de constituer des équipes très performantes dotées d’une grande cohésion où chaque personne est à sa place. C’est un mélange entre un équilibre et une complémentarité dans notre approche de la gestion des projets portés sur des objectifs collectifs.

Au quotidien, j’essaie tout simplement d’être à la hauteur de leurs ambitions.

 

Pouvez-vous nous évoquer un des projets challengeant sur lesquels vous travaillez actuellement chez Wakam ?

Il y a une multitude de projets très importants chez nous. Cela fait partie des challenges de savoir les gérer en simultané. Cependant, avec notre croissance très rapide nous mettons l’accent sur l’industrialisation de nos processus et pratiques. Dans ce contexte je peux probablement citer le projet de développement de nos API qui nous permettra non seulement de gérer nos nombreuses maquettes tarifaires mais également de collecter de manière dynamique des données afin de permettre des ajustements tarifaires quasiment instantanés. C’est un projet à grand impact qui réunit les équipes tarification, IT et data.

 

Quels sont les défis actuels ou à venir pour tous ceux qui travaillent en tarification ?

La plupart des équipes de tarification sont assises sur une énorme mine d’informations stratégiques. Au cours de leur travail, ils accumulent une tonne de données sur des performances qui pourraient être utilisées pour mieux éclairer un certain nombre de décisions stratégiques.
Fournir des données aux décideurs est une responsabilité essentielle pour la plupart des équipes de tarification. Mais le faire correctement est un défi de taille.

 

Le mois passé nous fêtions la journée des droits des femmes. Selon Women in Finance, moins de 30% des cadres supérieurs dans la finance sont des femmes. Quel est votre avis sur la question? Que pourriez-vous conseiller aux femmes qui souhaitent atteindre les plus hautes fonctions dans l’assurance/finance ? 

Shirley Chisholm, la première femme noire membre du Congrès américain, a dit un jour : « Si on ne vous donne pas un siège à la table, apportez une chaise pliante. » Les femmes doivent continuer à réclamer leur place dans le leadership et la prise de décision. Il faut rester authentique. Il ne faut pas dénaturer qui l’on est. En tant que femme, je n’ai certainement pas la même façon de manager les équipes qu’un homme. Mais c’est cette différence qui fait ma force.

 

Une expérience durant votre carrière qui vous a le plus marqué ?

Mon expérience est le fruit d’un apprentissage incrémental ou plutôt une marmite en constante évolution, une relation alchimique entre ces différents constituants. Tout est important – chaque rencontre, chaque projet, chaque mission. Les découper ou les isoler, ce serait les réduire. Par moment, certains détails qui m’ont paru insignifiants à l’époque me reviennent avec une grande précision. C’est un tout qui laisse son empreinte au fur et à mesure.

 

Une leçon apprise durant votre carrière ?

Croire réellement en l’intelligence des gens et en leur potentiel. Je suis persuadée que la simplicité et le bon sens ont un bel avenir !

 

Si vous pouviez changer une chose dans votre métier ?

Pas que dans mon métier, mais de manière plus générale j’aspire à une société plus inclusive et plus tolérante qui s’ouvre aux différences avec une sorte d’intelligence collective.  C’est une intelligence qui s’apprend, s’entretient et se transmet.

 

On va terminer par notre dernière question signature, celle qu’on pose à tout le monde pour clôturer cette interview. Que ce soit personnel ou professionnel : Qu’est-ce que vous aimeriez oser faire et que vous n’as pas encore fait ?

En général, je fais mes choix en accord avec mes intuitions, donc ce n’est pas une question d’oser, mais plutôt de maturation des idées ou de moment opportun. Je rêve de certains voyages à la découverte de modes de vie très différents, mais compatibles avec les défis climatiques. Une idée qui doit maturer davantage encore.

 

Merci beaucoup Joanna de t’être livrée avec transparence dans cet entretien.

Abonnez-vous pour découvrir encore plus de parcours d’actuaires! 

 

 

 

 

 

 

Rencontre avec Audrey Meganck, CEO de Detralytics

Ce mois-ci, on vous présente Audrey Meganck, consultante en actuariat et CEO de Detralytics. Un cabinet belgo-français de conseil et de formation en actuariat, data science et gestion des risques qui a le vent en poupe. L’entreprise a en effet doublé son CA en un an et se développe à présent à l’international. Rencontre avec une femme aux multiples casquettes, capitaine d’un navire actuariel qu’elle dirige d’une main de maître.

1.  Bonjour Audrey, peux-tu nous résumer ton parcours professionnel ?

Durant ma thèse en mathématiques, Jean-Claude Debussche, alors CEO de Mensura (BE) – Assubel à l’époque-, a attiré mon attention sur le métier d’actuaire. J’ai alors décidé de quitter le monde théorique des mathématiques pures pour me lancer dans quelque chose de plus appliqué. Jean-Claude est une de ces personnes qui a joué un rôle important dans le développement de ma carrière. C’est un luxe d’avoir un mentor comme lui toujours prêt à vous conseiller.

En parallèle de mes études d’actuaire, j’ai été engagée chez Assubel-Accident du travail (BE) en tant que gestionnaire de contrats (département souscription). Cette combinaison particulière m’a énormément aidée au fil de ma carrière. Le fait de comprendre comment un gestionnaire évalue un risque, colle un prix sur un risque, interagit avec un courtier, … ce sont des aspects qui ne s’apprennent pas à l’université mais qui sont tellement importants dans le fonctionnement d’une compagnie d’assurance.

Une fois mon diplôme en poche, j’ai naturellement évolué en interne vers une fonction plus technique mais toujours en lien avec la souscription, ou plutôt de son suivi. Cette expérience m’a permis de poursuivre mon évolution vers le Risk Management qui commençait à émerger avec l’arrivée de Solvabilité II.

Lors du rachat de la partie business de Mensura par Allianz, j’ai rejoint leur département Risk Management. Manager d’un plus grand périmètre, j’ai pu travailler sur des projets d’intégration et élargir mes connaissances techniques en traitant plusieurs lignes de métiers. J’ai ensuite poursuivit mon développement en Risk Management en rejoingant Federale Assurance durant deux ans.

Enfin, après 10 ans dans le Risk Management, j’ai eu envie de rejoindre à nouveau une fonction de « première ligne » au sein de Belfius (BE) en tant que Responsable Technique P&C. Même si le Risk Management est passionnant et se veut, heureusement, de plus en plus intégré au business, cela reste une fonction de « contrôle » et j’ai eu envie de me rapprocher du monde que j’avais connu à mes débuts dans le monde de l’assurance, c’est-à-dire le business et la souscription. À présent, je suis à la tête, depuis 4 ans, d’un cabinet de conseil.

 

2.  Pourquoi avoir choisi aujourd’hui le monde du conseil ? C’est le poste de CEO qui t’a attirée ?

Ce poste me permet en effet de découvrir une multitude de domaines et de compagnies. En plus, quand ton leadership est apprécié, ça fait plaisir.

Cependant, la montée en grade n’a jamais influencé mes choix de carrière.  J’avoue même être gênée quand on me présente en tant que CEO. Ça fait très « imposant » … Mes changements de carrière n’ont jamais été calculés. J’ai plutôt saisi les opportunités qui se présentaient à moi lorsque tous mes critères de sélection étaient réunis : le challenge, le contenu et l’aspect humain. J’avoue n’avoir jamais envisagé le monde du conseil avant Detralytics.

 

3.  Qu’est ce qui te plaît le plus chez Detralytics ?

Ce qui est primordial pour moi, c’est de sentir que je peux apporter une réelle valeur ajoutée à un projet, une équipe tout en restant challengée au niveau intellectuel. C’est ce que je retrouve chez Detralytics. J’apprécie également la diversité de mes tâches, la découverte de nouveaux domaines, mes rencontres avec les compagnies d’assurance, le côté start-up qui me permet d’écrire l’histoire de la boîte quasiment « from scratch » et surtout l’aventure humaine. En effet, Detralytics  veut offrir un réel tremplin aux jeunes actuaires diplômés grâce à son programme TAP (Talent Accelerator Program). Les accompagner, les conseiller et surtout les voir évoluer m’apporte énormément de satisfaction.

Outre ma fonction, je me considère toujours comme actuaire et mathématicienne. Ce poste me permet de continuer à faire des liens entre les évolutions académiques et le côté technico-pratique par l’application des développements récents à une réelle problématique. Voir que ces contributions apportent de la valeur est extrêmement satisfaisant

 

4.  Des conseils à donner aux actuaires qui souhaitent faire évoluer leur carrière aussi rapidement que la tienne ?

Selon moi, c’est important de garder une curiosité accrue pour son domaine. C’est quelque chose qui m’a été inculqué par mon autre mentor, Jean-Marie Maes (alors conseiller chez Mensura) lors de mes premières années en tant qu’actuaire. Sa curiosité et son grand intérêt pour les évolutions techniques m’ont vraiment marquée. Enfin, je recommanderais à tous de sortir de sa zone de confort régulièrement en se lançant de nouveaux défis. Participer à des formations, à des groupes de travail peut également être très riche en termes de contenus et de contacts pour élargir ses horizons.

 

 

5.  Cheffe d’entreprise, formatrice, consultante experte, membre du conseil de l’Institut belge des actuaires…. Tu es sur tous les fronts ! Pourquoi ce choix ?

C’est plus qu’un choix, c’est un besoin. Toutes ces activités me nourrissent intellectuellement et humainement et sont un vrai moteur pour moi. Actuellement, je ne pourrais me contenter que d’un seul rôle. Tant que ça fonctionne, je continue !

 

6.  Une expérience qui t’a le plus marquée durant ta carrière ?

Avec du recul, ce sont les rencontres qui me restent le plus en tête. Pas seulement les collègues aux côtés de qui j’ai pu évoluer mais aussi des personnes côtoyées au sein d’évènements, de l’institut ou encore de formations.

 

7.  Selon Women in Finance, moins de 30% des cadres supérieurs dans la finance sont des femmes. Que conseillerais-tu aux femmes qui souhaitent atteindre les plus hautes fonctions ?

De ne surtout pas changer, de rester soi-même. On entend bien trop souvent que les femmes peuvent être moins entendues que les hommes parce qu’elles ne vont pas taper du poing sur la table. Une femme qui tape sur la table est considérée comme arrogante alors qu’un homme est perçu comme un grand leader. En tapant sur la table, on se fait entendre mais pas toujours comprendre.  Au lieu de croire qu’il faut faire pareil pour se distinguer, je préfère encourager les femmes à contourner ce genre de stéréotypes en brillant par leurs compétences, leur détermination et la reconnaissance de leurs pairs. De plus, je suis persuadée que dans toute communauté, la diversité est essentielle.

 

8.  Quels sont les challenges que tu as dû surmonter au fil de ta carrière et en tant que femme ?

En tant que femme, le défi est souvent de pouvoir concilier carrière et vie privée. C’est cliché, mais c’est la réalité surtout quand on veut fonder une famille. Mes engagements professionnels me privent de certains moments. Même si j’ai la chance d’avoir une famille exceptionnelle qui nous aide beaucoup, je ressens toujours un sentiment de culpabilité si je ne passe pas assez de temps avec mes enfants.

Et en tant qu’actuaire ?

En tant qu’actuaire, mon plus grand défi a été la communication avec des profils moins techniques. Avoir dû gérer une relation avec des commerciaux au début de ma carrière m’a énormément appris à ce niveau-là. Quand on parle de communication, on pense souvent à la partie « transmission de message » mais décrypter les besoins et les enjeux est tout aussi important.

 

9.  Tu mènes à ce jour une carrière internationale, quelles sont les différences les plus marquantes entre les marchés français et belge ?

Marquante, comme ça je n’en vois pas hormis les différences culturelles que l’on connaît déjà. Je dirais peut-être que le marché français est beaucoup plus grand vu la taille de son territoire et de ce fait, plus fermé que celui de la Belgique. En Belgique, tout le monde se connaît et se suit. En France, tout bouge très vite. On peut vite perdre le fil. Cependant, un grand réseau offre plus d’opportunités à des jeunes start-ups comme la nôtre.

 

10.  Justement, une anecdote à nous raconter ?

Lors d’une réunion en France on m’a demandé de connecter « la pieuvre ». Je me suis sentie bête car je ne voyais pas de quoi il s’agissait. J’ai posé 3 fois la question en cherchant une pieuvre autour de moi. En Belgique, on appelle ça une araignée téléphonique.

 

11.  Une leçon apprise durant ta carrière ?

Que le contenu d’une fonction est très important mais que la culture d’entreprise et les gens qui t’entourent le sont tout autant.

 

12.  Si tu pouvais changer une chose dans ton métier ?

Très bonne question, comme ça je ne vois pas. J’adore mon métier et j’adore en parler.

 

13.  Des projets futurs ?

Continuer à voir évoluer Detralytics et ses consultants. Je participe également à des activités en dehors du monde des assurances. J’ai toujours été intéressée par le fait d’appliquer nos modèles ou techniques d’actuaires à d’autres domaines. J’aide pour l’instant une start-up dans le monde du recouvrement à mettre en place des analyses de facteurs de risques pour optimiser la gestion de créances.

 

14.  On va terminer par notre dernière question signature, celle qu’on pose à tout le monde pour clôturer cette interview. Que ce soit personnel ou professionnel : qu’est-ce que tu aimerais oser faire et que tu n’as pas encore fait ?

Traverser l’océan Atlantique en voilier, de préférence avec mon papa.

Audrey Meganck

Merci Audrey de nous avoir accordé ton temps pour réaliser cette interview.

Vous avez un parcours atypique ? Vous connaissez un.e actuaire à la carrière florissante ? Envoyez-nous un message à info@asquarepartners.com. Nous serions ravis de réaliser une interview ensemble pour partager votre expérience avec le plus grand nombre.

Entretien avec Mathieu Lambert – Parcours d’une évolution fulgurante

 

En quelques années, Mathieu Lambert s’est fait très rapidement un nom dans le milieu de l’assurance et sur le plan international. Après 10 ans passés chez Axa, principalement en Belgique, Mathieu vient tout juste de donner un nouvel élan à sa carrière en acceptant le poste de Directeur chez Deloitte Consulting. Interview avec un informaticien et ancien gamer fan de « Counter Strike » à la carrière actuarielle remarquable.

Mathieu Lambert

Mathieu Lambert, Deloitte Consulting

Bonjour Mathieu, parle-nous de tes débuts dans le monde de l’actuariat.

Mon parcours est assez atypique. J’ai commencé par une licence en informatique pour me diriger ensuite vers l’actuariat. Une fois mon diplôme en poche, j’ai rejoint Reacfin, une entreprise belge de consultance en actuariat. J’ai pu y faire mes premières armes en tant que Consultant chargé de missions très pratiques telles que le développement de modèle et de reporting. Ce type de missions permet d’acquérir les bons réflexes surtout quand on sort de l’université sans aucune expérience. Après 3 ans en consultance, AXA m’a proposé de prendre la responsabilité du risk management non-vie. C’était, à mon âge, une opportunité que je ne pouvais pas refuser. On était en plein dans « l’âge d’or du risk management » ; une période marquée par l’implémentation de la directive Solvency II.

Tout au long de ma carrière, j’ai toujours eu le souhait de me rapprocher du terrain afin de mieux comprendre la manière dont un actuaire pouvait avoir un impact positif vis-à-vis des courtiers et des clients. AXA Groupe m’a alors proposé de partir en mission à l’étranger. J’ai commencé pour AXA Direct UK à Londres où j’ai participé au développement de leur projet « dynamic pricing ». Le marché anglais est un marché très agressif et price sensitive. Les anglais achètent leur contrat d’assurance comme ils achètent leur billet d’avion sur des plateformes spécialisées appelées « agrégateur ». Ensuite, direction la Turquie où j’ai dû mettre en place une équipe pricing inexistante et soutenir les équipes reserving.

De retour en Belgique en 2016, je prends la responsabilité des équipes pricing pour AXA Belgium sur les activités Retail IARD. Très rapidement, on me donne la gestion des Data Scientists, une équipe qui était décentralisée. Toujours avec cette volonté de mieux comprendre le fonctionnement de l’industrie et de sa réalité de terrain, je prends la responsabilité de la protection juridique où je suis en charge des équipes opérationnelles sinistres, produit et innovation.

 

Comparé au parcours classique d’un actuaire, tu as évolué très vite et es devenu manager à un très jeune âge. Quel est le secret de ta réussite ?  

On est maître de sa propre carrière et on récolte les fruits que l’on sème. C’est donc pour moi une question d’investissement. Si on s’investit dans une entreprise avec l’objectif de grandir, on arrive en général à évoluer de manière positive. Je conseillerais de ne pas hésiter à se réinventer, se remettre en question, accepter les revers pour mieux rebondir et garder cette soif d’apprendre. De plus, il est important de voir son évolution de manière collective. On ne grandit jamais seul mais bien avec l’aide de son équipe. Le respect mutuel est donc primordial.

 

As-tu rencontré des défis particuliers en passant aussi vite à des fonctions managériales ?

Au fil de ma carrière, j’ai toujours été amené à manager des personnes plus âgées que moi. Il est important de gagner leur confiance par la crédibilité. Je pense y être parvenu en identifiant rapidement les missions où les équipes ont besoin d’aide afin de les soutenir en me montrant disponible. En effet, je n’hésite pas à me charger moi-même d’une tâche lorsque l’équipe est débordée. J’ai toujours privilégié cet esprit d’équipe avec mes collaborateurs en agissant comme un coach et non comme un chef. Les victoires se partagent alors ensemble et non individuellement.

 

Conseillerais-tu aux actuaires de se spécialiser dans une expertise bien particulière ou d’élargir leur éventail de compétences pour développer leur carrière ?

Les deux ont une valeur énorme pour une entreprise. Tout dépend de leurs  aspirations personnelles. Si on a plutôt une carrière de spécialiste, je conseillerais de s’hyper-spécialiser pour être reconnu comme spécialiste dans son domaine et auprès de ses pairs. Si par contre, on est généraliste comme moi, il faut alors s’assurer de comprendre les multiples facettes d’une compagnie d’assurance pour pouvoir apporter un maximum de valeur dans ses choix stratégiques.

 

AXA Group est une entreprise qui a énormément investi dans la data ces dernières années, quel apprentissage retiens-tu de ta fonction de Chief Data Analytics ?   

Aujourd’hui, une compagnie d’assurance ne sait plus exister sans données. Ce constat sera encore plus vrai demain. Les investissements dans la Data sont de plus en plus massifs. Il est pour moi critique et central dans la stratégie d’une compagnie d’assurance d’arriver à bien connaître ses clients et son marché au travers de la collecte de données. Un des défis sera d’arriver à bien gérer, utiliser et surtout exploiter ses données afin de se différencier de ses concurrents.

 

Une expérience qui t’as le plus marquée au fil de ta carrière ?

Mes expériences internationales ont été les plus marquantes. On s’enrichit des autres cultures en découvrant d’autres contextes de marché. Les collègues ne s’adaptent pas à toi. C’est toi qui doit t’adapter très vite pour répondre de manière consciencieuse et cohérente aux problèmes des équipes  dans le respect des valeurs et de la culture locale.

 

Une anecdote à nous raconter ?

Malgré le fait que je sois informaticien, actuaire et un peu geek sur le côté, j’ai toujours été passionné par tout ce qui était programme de transformation culturelle. Il y a quelques années, lorsqu’AXA a lancé un programme, j’ai été invité à être coach.  Cette expérience a marqué mes premiers pas sur tout l’intérêt que je porte au leadership. Hier, on pouvait travailler de manière hiérarchique. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La manière de motiver les employés varie complètement en fonction des générations.

 

Une leçon apprise durant ta carrière ?

Savoir profiter de ses expériences qu’elles soient positives ou négatives pour pouvoir continuer à évoluer.

 

Si tu pouvais changer une chose dans ton métier ?

Je dirais la dimension internationale. Les voyages me manquent !

 

Une idée de ce que réserve l’avenir pour les actuaires ?

L’épisode des dernières inondations européennes donne parfaitement le ton. Un actuaire reste pour moi central dans le métier d’une compagnie d’assurance sur plusieurs plans. Parvenir à évaluer les risques est une épreuve de plus en plus critique face à des risques en pleine mutation et aux fréquences aléatoires. L’actuaire de demain devra également maîtriser toutes les données à sa disposition pour modéliser au mieux les réalités du marché.

 

Des projets futurs ?

J’ai récemment décidé d’aller un pas plus loin dans ma carrière en quittant AXA pour me relancer dans le conseil auprès de Deloitte avec une volonté de m’axer sur des grands projets de transformation. Mon ambition est d’avoir un impact sur l’ensemble de la chaîne de valeur au niveau de l’assurance.

 

Félicitations pour ce nouveau challenge ! Je te propose de clôturer cette interview par notre question signature, celle qu’on pose à tout le monde. Que ce soit sur le plan personnel ou professionnel : Qu’est-ce que tu aimerais oser faire et que tu n’as pas encore fait ?

Partir deux mois en voyage avec ma femme et mes enfants à l’autre bout du monde. (sourire)

 

Entretien réalisé par Adrien Binon, Décembre 2021

Coup de projecteur sur l’assurance cyber

Olivier Lopez, Ph.D.

Au travers d’interviews de personnalités du secteur de la finance et de l’assurance, nous vous proposons de développer les sujets d’actualité qui secouent nos industries. Aujourd’hui, place à l’assurance cyber.

Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Olivier Lopez, professeur à Sorbonne Université, directeur de l’ISUP et directeur scientifique chez Detralytics. Depuis 4 ans, Olivier explore tous les recoins de l’assurance cyber depuis son constat sur l’essor d’un risque nouveau et de l’absence de méthodes pour quantifier le risque. Il est actuellement co-porteur d’un projet de recherche sur le sujet auprès de la Fondation du Risque, financé par le Fonds AXA pour la recherche.

Parce que nous avons tous nos préférences, trois options s’offrent à vous pour découvrir cette interview :

  • la version podcast;
  • la vidéo qui va droit à l’essentiel;
  • ou l’article complet.

 

 

Bonjour Olivier, l’assurance cyber, on en entend de plus en plus parler. Que lui vaut ce coup de projecteur ?

Il y a eu un accroissement de l’usage des outils numériques, notamment avec la crise du COVID 19, et à travers cette dépendance accrue au numérique on a vu se développer la menace cyber, qui était déjà présente avant mais qui a fortement augmenté ces derniers mois. Notre secteur économique et notre vie quotidienne sont de plus en plus exposés à ces risques cyber. Le poids du numérique dans l’économie rend aujourd’hui nécessaire l’utilisation d’outils assurantiels pour se protéger et c’est dans ce cadre qu’il est nécessaire de construire un marché de la cyber assurance, actuellement en plein développement.

 

En 2020, 192 attaques significatives au ransomware ont été répertoriées par l’Agence Nationale de la sécurité des systèmes informatique contre 54 pour l’ensemble de l’année 2019, soit une hausse de 255% en une année (Source CERT-FR). Pourquoi faut-il craindre le risque cyber ? 

Le risque cyber fait peur essentiellement pour deux raisons.  D’une part, on peut avoir un cas « classique » d’une entité qui se fait attaquer, ce qui engendre un coût énorme lié à diverses conséquences qu’engendre une attaque cyber, parmi lesquelles la perte d’activité. D’autre part, il n’est pas exclu que le phénomène prenne une plus grande ampleur et celle-ci est souvent difficile à prévoir. On parle alors des phénomènes dits d’accumulation, qui sont des phénomènes massifs qui peuvent mettre en danger la mutualisation comme ça a déjà été le cas, notamment avec les épisodes « Wannacry » ou « NotPetya » qui ont tous deux eu lieu en 2017.

 

Quelles sont les problématiques qui découlent de ces évènements massifs pour les assureurs ?

C’est là que ça devient problématique. Le cas NotPetya, par exemple, a été assimilé à un acte de cyber guerre, on pourrait alors se dire que finalement ce cas ne relève pas forcément du périmètre de l’assurance puisqu’il y a notamment des questions d’exclusion qui sont introduites dans les garanties et qui peuvent protéger l’assureur contre ce type d’évènement. En réalité, c’est assez illusoire parce que les exclusions sont difficiles à définir dans le cadre d’une assurance cyber, et on peut aussi tout à fait avoir des évènements massifs qui ne sont pas assimilables à des actes de guerre.

 

D’un point de vue actuariel, quelles sont les principales difficultés relatives au développement de produits d’assurance cyber adéquats ?

L’une des difficultés est la tarification. Donner un prix au risque cyber peut s’avérer compliqué, notamment avec les éléments concurrentiels dans le champ de la tarification qui corsent le jeu. Un autre point d’une importance capitale est la gestion des engagements pris par l’assureur, autrement dit la gestion des risques. L’assureur doit être capable de gérer le plus grand nombre de risques et donc d’offrir des couvertures suffisamment larges pour répondre au besoin de la société en termes de cyber assurance. Le défi pour les actuaires c’est donc d’une part de développer des produits d’assurance cyber qui à la fois correspondent à bonne tarification du risque, et suffisamment robustes pour pouvoir servir de parapluie en cas de cyber ouragan.

De plus, aujourd’hui, face à un risque qui fait peur, on essaye d’exclure des garantis un certain nombre d’évènements qui sont peu maitrisés. Cette logique d’exclusion est sans doute partiellement nécessaire, mais elle limite également la qualité et l’attrait des produits et donc, limite le nombre de personnes qui vont souscrire ces contrats de cyber assurance et, par la même, freiner la mutualisation.

 

Quels sont les enjeux pour le secteur actuariel ?

L’enjeu est d’une certaine façon assez historique car ce n’est pas tous les jours qu’il y a un risque nouveau de cette ampleur qui émerge. L’assurance est attendue comme l’un des facteurs de résilience dans ce domaine du cyber risque et les enjeux pour le secteur actuariel c’est de développer une solide connaissance de ce risque, réussir à le maitriser et être en mesure de proposer des solutions qui restent attractives.

 

Quelles sont les méthodes qui permettent d’évaluer ces risques à ce jour ?

Il y a différentes méthodes et différents modèles qui permettent de mieux appréhender ces risques, bien que ces méthodes et modèles ne soient pas évidents et complétement aboutis. Il faudrait idéalement que ces outils soient capables de surmonter certaines difficultés et donc de prendre en compte des critères parfois difficiles à mesurer comme l’ampleur de l’évènement, sa sévérité ou la rapidité de son évolution dans le temps.

 

Face à toutes ces difficultés, quels conseils auriez-vous à donner aux actuaires qui souhaitent se lancer dans la cyber assurance ?

Avant d’attaquer la question de la cyber assurance il faut s’appliquer à comprendre le risque et les grandes problématiques qui y sont liées.  Dans la compréhension du risque, il faut prendre en compte non seulement les éléments techniques mais le fonctionnement du risque, le fonctionnement des attaques cyber et l’aspect humain, qui est particulièrement crucial et presque prépondérant par rapport au reste. En effet, l’une des spécificités du risque cyber c’est que c’est un risque qui est essentiellement humain, avec un potentiel de catastrophe sans que ce soit un risque de catastrophe naturelle. De plus, c’est un phénomène qui évolue très rapidement dans le temps et qui est potentiellement extrêmement sévère. Et comme c’est un risque relativement nouveau, nous en avons une connaissance imparfaite. Il faut apprendre progressivement en intégrant à la fois de l’expertise mais aussi des informations statistiques fiables et des techniques actuarielles robustes pour pouvoir évaluer ces risques. Si on veut être capable d’anticiper et gérer le risque cyber, il faut donc des outils qui aient la capacité d’anticiper et modéliser les comportements des différents acteurs, et de s’adapter à leur évolution constante. Si on ne comprend pas bien ces mécanismes on risque d’avoir toujours un temps de retard sur l’évaluation de ce risque.

 

Un dernier mot pour la fin ?

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